
Textes
Ce trop discret cheminement. Fabienne Houzé-Ricard
Isabelle Nivet
Je me demandais comment pouvait être la personne qui dessinait ces milliers de branchettes, fétus, tiges, brindilles qui constituent un nid.
Je me demandais comment était une personne qui dessine des milliers de barbes et de barbules qui constituent les milliers de plumes d’un oiseau.
Je me demandais si le cerveau apprenait tout seul à modéliser un nid, si un humain pouvait retenir le schéma d’un nid, si une main sentait si elle devait dessiner le dessus ou le dessous d’une brindille, si le tissage se faisait dans la tête, ou s’il fallait tout le temps regarder où passait le brin d’herbe qu’on a commencé à dessiner.
Je me demandais comment quelqu’un peut passer des années à ne dessiner que des nids et des oiseaux sans jamais céder à la tentation de dessiner l’oiseau dans le nid.
Je me demandais combien de feutres cette personne pouvait utiliser par an.
Je me demandais si la pointe qu’elle utilisait c’était bien du 0,10.
Je me demandais quand est-ce que cette personne saurait que c’est fini, les nids.
Je n’ai pas eu toutes les réponses, mais certaines, oui. Fabienne a employé les mots « quasi obsessionnel », « thématique », « acharné », « méticuleux », « accumuler », « saturé ».
Le plus grand de ses tableaux mesure 2,10 m par 1m. Elle a mis deux ans à le faire. Je commence à avoir une idée d’elle.
« Il y a quelque chose de rassurant à faire ça tous les jours. Je travaille sur les nids depuis 2005. J’alterne les nids et les oiseaux. Quand je dessine, je ne sais pas où je vais. J’entasse. J’agglutine les nids comme une famille. Je travaille en quantité pour que l’idée aboutisse. Quand ça commence à devenir trop propre je passe à autre chose. Mais il y a toujours quelque chose de nouveau qui émerge : ça rebondit sans cesse, ça déclenche des idées, des envies »
Car aucune de ces accumulations de nids n’est identique. Il y a du vide parfois, il y a un envahissement parfois. Il y a des nids devenus motifs. Il y a des nids uniques, se déstructurant subtilement. « Je dessine d’après ce que je vois, d’après de vrais nids. Même si je les regarde plus. Je les ai assimilés. La forme devient mentale. Je sais gérer la répartition de la lumière, construire mentalement les nids »
Elle en a des centaines, des nids. Elle en reçoit même par la poste. Je ne m’étais pas posé cette question, de savoir d’où venaient les nids.
Ah, et, au fait. Elle utilise du 0,10 oui.
Sorties de secours n°409 du 27 juin 2024
www.sortiesdesecours.com
Sans voler
Valérie Douniaux
Symbole universel de liberté tant apprécié des poètes et artistes depuis les temps les plus anciens, l’oiseau, et sa magnifique création le nid, offrent aux yeux de Fabienne Houzé-Ricard une métaphore de la condition humaine.
La dessinatrice réunit ainsi dans cet ouvrage vingt-cinq oiseaux aux corps monochromes tracés à l’encre de Chine, dont les têtes rehaussées d’encres colorées composent un véritable arc-en-ciel.
Au premier regard, les oiseaux semblent tous identiques, mais peu à peu se font jour des variations ténues, de formes et de plumage. Contrairement aux évocations habituelles du monde animalier, qui insistent souvent sur la joliesse des têtes ou l’élégance de l’envol, les oiseaux sont ici figurés de dos, sans que l’on puisse distinguer leur bec ni leurs pattes, et ils sont légèrement repliés sur eux-mêmes, comme entravés par une force invisible.
Les corps renvoient au réel, tandis que la « tête perdue » (terme que l’on retrouve dans d’anciens registres de classification des êtres humains) évoque l’errance, l’incapacité, l’aliénation. Ce dernier sentiment est accentué par la précision du trait, en particulier dans la représentation des plumes, d’une minutie extrême, et par le contraste entre l’absence de couleur des corps et l’exaltation diaprée des têtes. Le principe sériel adopté par l’artiste et la
sobriété de la composition renforcent le propos, et l’ensemble peut aussi se lire comme une allégorie de la folie.
Mais une lueur d’espoir demeure et n’est-ce pas aussi dans la quête d’une possible réconciliation, d’un apaisement, que s’est engagée Fabienne Houzé-Ricard ? Tout comme l’arc-en-ciel, après l’orage, mêle le soleil et la pluie, en une promesse de renouveau…
Entrelacs
Thierry Clech
I
A l’origine du travail de Fabienne Houzé-Ricard, se trouve un double écheveau. Celui des brindilles entremêlées en des cercles aux diamètres de plus en plus restreints et qui finissent par former un nid – d’où l’on vient. Celui de la mémoire, aussi, qui, plus le temps passe, accumule les souvenirs en strates successives – si bien sûr l’on s’en tient à la stricte chronologie. Mais la mémoire nous joue des tours, et, pareille à l’oiseau avec ses brindilles lorsqu’il construit son nid, entremêle les choses, les époques, les images, les noms et les visages. L’écheveau comme matrice : Fabienne Houzé-Ricard a peint d’énormes nids, rouge sang, sans doute parce que la naissance n’est pas une partie de plaisir. L’écheveau comme métaphore des années qui s’accumulent : sa toile « Mémoires » empreinte également le rouge, décliné depuis le rose (la couleur préférée des petites filles), jusqu’au brun (on dirait que le sang coagule). 10 mètres sur 2 en un réceptacle anarchique de mots, de dessins parfois enfantins (histoire, justement, de remonter aux sources du souvenir, au plus loin vers le nid), un capharnaüm où se côtoient les époques, les émotions brutes ou les réminiscences embrumées, la cruauté et la légèreté.
Et puis cette insouciance des enfants qu’adulte on aimerait bien retrouver.
II
Mais l’opposition des formes n’était qu’apparente. Le grand à-plat de sa toile « Mémoires » (le rectangle) et l’organisation en vortex de ses nids (le rond) ne sont peut-être qu’une seule et même figure. Outre qu’elle peut s’enrouler sur elle-même, la grande toile est au fond une cartographie de la mémoire. Or les cartes, souvent – et pour celles du monde c’est évident – contredisent et trahissent la rotondité de ce qu’elles représentent, artificiellement étiré sur la longueur. Aussi, fusionnant les deux figures, Fabienne Houzé-Ricard en a créé une troisième, qu’elle nomme « Les folies ». Car nos souvenirs, sensations et perceptions tournent dans nos cerveaux comme l’eau dans un lavabo, furieusement aspiré par le trou de sa bonde. A en perdre la raison. Deux toiles en face à face (en miroir), où là encore elle consigne une sorte de journal intime, à l’encre d’un rouge plus ou moins soutenu, profond, sanguin, ou rose bonbon. Les images sont prises dans un tourbillon, attiré par un centre qui menace de tout avaler, comme la vie quand elle s’en va, effaçant en une fraction de seconde tout ce que le cerveau contenait encore l’instant d’avant. Et quoi ensuite? Du noir? Ou alors le blanc initial de la toile lavée des couleurs qu’elle a portées? Mais tant qu’on respire et que le cœur bat, le mouvement de rotation nous maintient debout. Une toupie reste droite si elle tourne avec suffisamment de vitesse ; quand elle vient à ralentir, elle tangue de plus en plus jusqu’à basculer complètement, trébucher, puis s’arrêter. Dès lors, Fabienne Houzé-Ricard continue de représenter la force centripète de la vie, avec ses folies justement, son rouge sang, et aussi ses émerveillements, ou alors un sentiment d’enfermement – des impasses qu’on prend pour des échappées.
On se cogne contre les leurres du labyrinthe. A moins qu’on ne se réfugie, entre les brindilles enchevêtrées, dans la douceur d’un nid.
III
Vient pourtant un moment où il faut bien le quitter, ce nid. S’emplumer. En finir avec l’oisillon. Elle a donc entamé une longue série d’oiseaux (acrylique sur toile) dont on ne voit ni les yeux, ni le visage. Et la référence, d’ailleurs, évoque Georges Franju, non pour « Les yeux sans visage » bien sûr, mais plutôt pour « Judex », avec ces humains à têtes de volatiles. L’un d’eux s’avance au milieu du bal, rapace au bec crochu, impassible, au rythme d’une marche funèbre (signée Maurice Jarre), une blanche colombe, morte, dans le creux de la main. Car il y a dans cette série quelque chose du travail de l’entomologiste. Ou des portraitistes du 19ème qui fixaient sur la toile les grands hommes et leur offraient l’immortalité – poètes, musiciens, politiciens ou maréchaux –, juste avant l’arrivée de la photographie qui rendra caduque l’extrême précision que ces peintres mettaient à retranscrire la réalité d’un corps et d’un visage. En pendant de ces « portraits » d’oiseaux vus de dos, elle a aussi réalisé une série intitulée « War », cette fois à la mine de plomb sur papier gauffré. Plus question, ici, de monumental ou d’immortalité. Les oiseaux perdent de leur superbe, prennent des coups. Amochés, déplumés par endroits, éteints, fatigués.
La vie comme un champ de bataille.
IV
Alors il faut bien en revenir au nid, en sculpture de fils de plâtre cette fois. Le plâtre qui répare, consolide et guérit. Le plâtre en bandelettes entremêlées afin de retrouver le geste des oiseaux entrecroisant leurs brindilles. Et le point de vue bascule. Plus celui de l’oiseau sorti de son nid, mais celui qui y revient, non pour s’y lover de nouveau, mais pour en construire d’autres, à l’infini. Aussi, ce blanc qu’on avait pris pour la couleur de la mort est peut-être finalement celle de la vie (la blanche colombe, dans le film de Franju, finit d’ailleurs par se réveiller et s’envoler – ce n’était qu’un tour de magie). Une multitude de nids, ronds comme la Terre, parce que c’est la forme première, celle d’où tout part et où tout revient. « Il y a un hélas dans un chant de tendresse » est le titre de cette installation, en hommage à Bachelard. Le chant comme celui des oiseaux. La tendresse comme celle dans laquelle on baigne au creux de son nid. Le hélas car le reste de la vie n’est pas si douillet, et se laisse submerger par la mélancolie à regarder le présent disparaître aussi vite qu’il est apparu. Mais peut-être est-ce plutôt un champ, à bien y réfléchir, où sont disposées jusqu’à l’horizon des myriades de nids blancs sur du rouge.
Une longue étendue plane que le temps se charge d’emmêler, d’enrouler. Ou de dérouler.
Nids
Brigitte MOUCHEL
Fabienne Houzé-Ricard trace des lignes qu’elle étire, emmêle, agglomère et, parfois, brise. Ces lignes forment le plus souvent des nids, motif qu’elle décline en séries, démultiplie, diversifie. Le nid est pour elle le symbole de la construction d’un lieu originel, d’un refuge. Les tressages, stratifications, entrelacs, spirales, nœuds, labyrinthes sont aussi des métaphores de la mémoire, un espace que le temps se charge d’emmêler, d’enrouler ou de dérouler. Ainsi, son œuvre creuse la question de la quête d’identité, des origines, ou de leurs pertes.
Les nids sont des étapes précaires, fragiles, prêtes à se défaire, toujours à recommencer. Dans les dessins de Fabienne Houzé-Ricard, ils sont vides, désertés, voire laissés en ruine. Cette absence de vie nous rendent ces lieux improbables et inaccessibles, mais aussi comme fantasmés, habités du désir de s’y nicher, d’y trouver protection face à la fragilité de l’existence.
Recherche sans fin du lieu où se poser et se souvenir. Qu’est-ce qui, de l’enfance s’est transformé, a disparu ? Quel nid ramassé ? Quelle cabane abandonnée ? Et qu’est-ce qui reflue de ce temps à travers ces fils rouges ?
Puis vient un moment où il faut bien le quitter, ce nid. S’emplumer. En finir avec l’oisillon. Fabienne Houzé-Ricard a donc entamé une longue série d’oiseaux dont on ne voit ni les yeux, ni le visage. Chaque matin, elle reprend le même oiseau pour un nouveau dessin. Ainsi, ce qui est dessiné n’est plus l’oiseau, mais l’état d’âme de l’artiste.
En pendant de ces « portraits » d’oiseaux vus de dos, elle a aussi réalisé une série intitulée « War ». Plus question, ici, de monumental ou d’immortalité. Les oiseaux perdent de leur superbe, inclinés, éteints, fatigués. La vie comme un champ de bataille.
Elle décline son travail au travers de supports divers : peinture, installation, dessin, couture, art vidéo. Elle a participé à de nombreuses expositions en galeries et centres d’art.
Les nids et les oiseaux morts de Fabienne Houzé-Ricard
Louis Doucet
» L’oiseau construirait-il son nid s’il n’avait son instinct de confiance au monde ? «
Gaston Bachelard[1]
Réduire le travail de Fabienne Houzé-Ricard à la figuration de nids et d’oiseaux serait quelque peu restrictif. Il convient, avant tout, de souligner l’immense variété de ses pratiques – peinture, dessin sur papier ou sur toile, estampage, couture, installation, vidéo… – qui en fait une artiste polymorphe, dont le spectre des productions ne manque pas de nous surprendre. Certes, les nids et les oiseaux morts occupent une place prépondérante dans sa production récente, mais on ne peut ignorer la récente série Feeling good somewhere, 2018, de subtils dessins à l’encre de Chine, très drus, présentant quelques plages blanches en réserve dans les entrelacs des traits à l’encre de Chine et agrémentés d’images sous la forme de vignettes découpées et cousues au fil noir sur le papier. Les œuvres recourant à la couture constituent d’ailleurs une partie significative de sa production, notamment avec la série Déshabiter, 2015, dessins à l’encre et couture au fil rouge, De fil on en a qu’un, 2013-2014, couture sur drap non tendu, ou Point de bâti, 2011, crayons à bille et fils rouges cousus sur papier. À l’écart de sa préoccupation pour les nids et les oiseaux, il y a aussi la série des grandes encres sur toile Les folies, 2010-2012, et celles, plus petites, de la série Le nombril, 2012, qui s’inscrivent toutes dans la lignée de Mémoires, 2008, grande composition à l’encre et aux tampons encreurs de 10 mètres par 2 mètres juxtaposant une multitude de petits motifs souvent enfantins… Toutes à l’encre rouge…
Depuis 2005, la thématique du nid et de l’oiseau mort s’impose dans la production de Fabienne Houzé-Ricard. Les deux extrémités d’un cycle de vie…
Leur première apparition se situe dans la série Nid rouge, 2005-2008, composée de plusieurs peintures à l’acrylique sur fond noir ou sombre. Ces premiers nids, initialement de couleur rouge, comme pour exprimer les affres d’une tragédie en devenir, sont souvent de très grandes dimensions (114 x 146 cm), résultant de gestes, quasi obsessionnels, de tressage et de tuilage qui rappellent ceux de l’oiseau construisant son chez-soi. On peut voir, dans cette lente stratification de lignes ou de petites surfaces créant un volume creux en réserve, une métaphore du processus mémoriel. Mais aussi de la lente élaboration de la personnalité et de l’identité, aussi diversifiées d’un individu à l’autre que le sont les formes et les structures des différents nids que l’artiste nous propose.
Le rouge, qui perdurera dans les œuvres de Fabienne Houzé-Ricard pendant quelques années, impose un parallèle avec celui des organes de l’anatomie humaine, avec le sang, le cœur, les viscères… Ses nids seraient ainsi des moteurs anatomiques impulsant la vie à de grands corps absents dont ils ont été extraits, à la manière dont on éviscère les animaux dans les abattoirs ou l’on découpe les cadavres sur les tables de dissection des amphithéâtres des écoles de médecine. À moins que ce ne soient les matérialisations de cauchemars archétypaux[2] de parturitions de nourrissons mort-nés, de désespérantes fausses couches ?
Autre point important qui s’imposera dans toutes les figurations de nids qui suivront, ils sont vides de tout occupant : ni œuf ni oisillon… On est donc loin du rêve rimbaldien :
Le rêve maternel, c’est le tiède tapis,
C’est le nid cotonneux où les enfants tapis,
Comme de beaux oiseaux que balancent les branches,
Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches ! [3]
Que peut bien signifier ce vide ? Le nid est généralement perçu comme signe de (re)commencement et d’espoir. Il est ici déçu par cette absence de contenu qui le rend inutile et dérisoire. Marque d’un manque désespérant, d’une frustration incorrigible ? À moins que ce ne soit la métaphore d’un lieu improbable et inaccessible, fantasmé, où l’on souhaiterait se nicher, trouver une protection, l’équivalent du giron d’une mère qui fait défaut. Le nid devient alors image d’un vivant qui s’échappe, d’un espace pour accueillir notre humanité, dans un désir de retour vers un état prénatal. Une marque de confiance dans le monde, comme l’exprime Bachelard… L’idée d’un nid circulaire ou sphérique, enveloppant, est ancrée dans la culture européenne. Les asiatiques, en particulier les Chinois l’assimilent plutôt à une maison, avec ses assises solidement ancrées et un toit protecteur, comme en témoigne l’idéogramme qui le désigne 窝 (wō), dans le même esprit que celui qui signifie – sinifie ? – un abri, 巢 (cháo), servant à construire la notion de ruche蜂巢 (abri ou nid à abeilles : fēngcháo).
En 2011-2012, comme pour réagir contre la minutie de ses entrelacs de brindilles, Fabienne Houzé-Ricard, tout en continuant à produire des nids rouges, change de registre. Sur fond blanc, désormais. Dans sa série de 365 petits dessins sur papier, Biographie, elle ramène les nids à des formes élémentaires, dans un travail de déconstruction (puis de reconstruction) qui leur confère l’aspect de spirales, de nœuds de fil de fer barbelé, de labyrinthes, de cercles concentriques, de coupes transversales dans du bois ou dans des minéraux précieux, de surfaces vermiculées ou de toiles d’araignée. On ne peut s’empêcher de penser au propos de William Blake : “The bird a nest, the spider a web, man friendship.”[4] Sa vidéo Une famille, 2013, reprendra ces formes et les animera. La série Cœur de nid, 2011-2012, retrouve de grandes dimensions – 150 x 150 cm – sur toile, en concentrant le regard sur la partie centrale du nid, dans des mises en page qui gomment le volume et le restituent comme une surface plane, animée, structurée autour du tourbillon d’un nucléus central qui se présente comme un trou noir astronomique – rouge cependant – qui concentre et absorbe le regard en promettant une profondeur que l’on sait pertinemment fictive. Une sorte de vulve ensanglantée, un vortex d’où ne sortira aucun enfant… Une relecture crue et anatomique de L’origine du monde de Courbet mais dégagée de toute sensualité…
Dès 2009, Fabienne Houzé-Ricard avait combiné des nids dans de vastes installations. Il y a un hélas dans ce chant de tendresse, 2009-2013, présentait 2 000 nids de 1 à 10 cm de diamètre, réalisés avec des bandes de toile plâtrée et placés à même le sol ou sur une surface rouge. Négligemment entassés ou isolés dans des vitrines en altuglass de dimensions variables, sur un fond rouge, ces nids en plâtre donnaient naissance à l’installation Enrouler, dérouler, 2011. Pour Attaches indéfectibles, 2013, 100 nids en verre, de 8 à 10 cm de diamètre, étaient exposés suspendus par des fils de nylon ou posés sur une surface blanche où leur ombre se projetait. Le contraste des deux matériaux – verre gracile, délicat, froid et aérien ; plâtre massif, flexible, chaud et terrestre – traduit bien cette profonde ambiguïté dans le travail de notre artiste. Ou plutôt ce déchirement entre deux aspirations métaphysiques opposées : l’envol vers un idéal fragile et précaire ou l’ancrage dans une réalité terrestre présente et envahissante. Mais n’est-ce pas le sort de chacun d’entre nous ?
Cette attraction vers le sol, vers l’oiseau mort, se manifeste chez Fabienne Houzé-Ricard à partir de 2007, d’abord dans des grandes peintures sur fond uniforme, à dominante bleue, puis dans des séries de dessins, de plus petit format, en noir et blanc, à l’encre sur papier gaufré ou aquarelle. Sans passer par les phases de la ponte, de l’éclosion, du premier envol, de la conquête des airs, des accouplements, l’artiste enchaîne donc directement avec les oiseaux morts. Peut-être tombés du nid ? Ou foudroyés en plein vol ? Comme les hommes chutant du sommet de leurs illusions ? Ce ne pouvait être un oiseau vivant, car il aurait fallu, pour le faire poser, l’encager et, comme le dit si bien Prévert : « Un seul oiseau en cage la liberté est en deuil. »[5]
Pourquoi Fabienne Houzé-Ricard ne s’est-elle pas intéressée à ce qui se passe entre les deux : entre le nid et l’oiseau mort ? C’est peut-être encore Bachelard qui nous donne la réponse : « En s’éloignant vers le ciel, l’oiseau se désindividualise; il devient un vol, un vol en soi. »[6] Pour notre artiste, chaque nid, chaque oiseau est traité comme une individualité douée de sa personnalité et ne peut pas être confondu avec ses congénères ni noyé dans une masse qui gommerait son unicité.
Dans l’iconographie traditionnelle, celle des images d’Épinal, par exemple, chez les oiseaux, la femelle, la mère, après un travail en couple pour la construction du nid, couve les œufs sur place alors que le mâle, le père, prend des risques pour assurer la protection du logis contre les intrus ou s’envole pour aller chercher de la nourriture. René Char, dans Rougeurs des matinaux– encore du rouge ! –, l’exprime fort bien : « Au plus fort de l’orage, il y a toujours un oiseau pour nous rassurer. C’est l’oiseau inconnu, il chante avant de s’envoler. » Chez Fabienne Houzé-Ricard, cet oiseau mort dans son vol ne peut donc être que l’image d’un père… Protecteur ? Inconnu ? Volage ? Disparu ? À chacun d’y apporter sa réponse en fonction de son histoire personnelle, de ses espoirs et de ses frustrations…
Dans une forme de pudeur, les oiseaux morts – en fait toujours le même, fixé sur une planchette dans l’atelier de l’artiste – sont présentés de dos, le bec et les yeux cachés. Leurs rémiges et leurs plumes caudales sont déployées, à plat, comme sur une planche d’une encyclopédie zoologique, alors que leurs corps refroidis présentent une courbure traduisant leur rigidité cadavérique. Une transposition ornithologique mais limpide du vanitas vanitatum omnia vanitas[7] de Qohelet dans l’Ecclésiaste… Dans certaines représentations, le corps de l’oiseau semble dissimulé sous une aile unique. On pense alors à Apollinaire : « Il y a un poème à faire sur l’oiseau qui n’a qu’une aile. »[8] Fabienne Houzé-Ricard l’a fait…
Vers 2017, notre artiste revient aux nids dans une série intitulée Sanctuaire. Ce titre renvoie à la notion d’inviolabilité et de protection sous l’égide de puissances supérieures. On peut imaginer qu’il s’y pratique un culte, très certainement celui de la propagation de la vie. Un sanctuaire, c’est aussi, dans le jargon militaire de la défense nationale, un territoire d’importance vitale qui doit être défendu à tout prix, y compris par une force de dissuasion atomique. Pour les écologiques, un sanctuaire est un lieu protégé, un refuge pour des espèces en danger… Il y a un peu de tout ceci dans ces nouvelles peintures que Fabienne Houzé-Ricard nous donne à voir et, probablement, aussi beaucoup d’autres choses à découvrir. En tout état de cause, il n’y a plus de fond rouge. Les nids, traités avec la précision des planches des encyclopédies pour naturalistes, flottent dans un vide abstrait, dénué de toute contingence, qu’elle soit terrestre ou céleste. Une forme de libération ?
Vient alors la série Nombril, 2018, dessins à l’encre de Chine sur des feuilles de format A4, où un nid minuscule, en forme d’ombilic, flotte dans le blanc infini d’une plage blanche immaculée. Normalement, l’expression se regarder le nombril traduit une forme de repli narcissique sur soi-même… Ici, c’est tout le contraire. On y lit un hymne à une immensité, terriblement vide, dans laquelle l’individu cherche désespérément
[1] In La Poétique de l’espace.
[2] Michel Jouvet : « L’archétype est une tendance instinctive naturelle, aussi marquée que l’impulsion qui pousse l’oiseau à construire son nid […]. » in Le sommeil et le rêve.
[3] In Les Étrennes des orphelins.
[4]« L’oiseau a son nid, l’araignée sa toile, et l’homme l’amitié. », in The Marriage of Heaven and Hell.
[5] In Fatras.
[6] In Lautréamont.
[7]Ecc. 1.1.
[8] In Calligrammes.
Sanctuaires
Anne-Marie Minella
Fabienne Houzé-Ricard une prédilection pour le tracé du fil, la forme ronde, et deux couleurs le rouge et le blanc ; ces éléments s’associent et prennent souvent la forme du nid. Elle la décline en volume ou non, avec des matériaux variés : le verre, des bandes plâtrées, la peinture acrylique. Ses formats vont du dessin intimiste à l’installation qu’elle appelle aussi parfois mises en situation.
La démarche de F. Houzé-Ricard n’est pas naturaliste, le nid est un objet de réflexion. C’est visiblement le fruit d’un travail, plutôt long et complexe, mais précaire. Il est fragile, prêt à se défaire, un peu abîmé, tombé, avec parfois un léger décalage qui le tire, sans que l’on s’en aperçoive tout de suite, vers le surréel, voire le macabre. Souvent démultipliés, il contrecarre l’idée d’un lieu unique enfin trouvé. C’est plutôt une recherche jamais terminée de savoir en quel lieu le/se déposer. Défait, réduit à sa forme circulaire, le nid montre ce qu’il cachait, peut-être, le centre du monde, un point mystérieux, une spirale…
Nids rouges
Élise Clément
Nous remercions Fabienne Houzé-Ricard qui nous a fait la faveur d’illustrer la livraison XXI de l’automne 2014. Elle a été enseignante d’arts plastiques avant de se concentrer pleinement à son travail d’artiste qui réunit des supports divers : la peinture, les installations, et les dessins comme autant de carnets de bords, qui accompagnent les séries dédiées à un travail précis de variations sur un même thème. Le choix des matériaux – bande plâtrée, verre –, comme des couleurs, appartiennent pleinement aux récits qui accompagnent mentalement le travail de l’artiste, irrigué par l’ample question métaphysique de ce que nous faisons là, de nous comme avec nous, et surtout là maintenant. Et qu’est-ce qui de l’enfance s’est transformé, a disparu, ou sous-tend l’apparente contingence de ce que nous fabriquons dans l’exil de ce temps qui sans cesse reflue par petits fils, plus ou moins, visibles. De la mort d’un père à un nid d’oiseau posé sur une chaise à la campagne, où elle a grandi en « enfant de la terre », mais aussi dans la proximité d’un étrange lieu, l’abattoir familial – carcasses alignées, après la saignée, l’arrachage du cuir, l’éviscération de ses abats blancs et rouges – Fabienne Houzé-Ricard semble avoir conservé la matérialité et les couleurs de cet univers particulier quand elle peint. Et la quête d’un nid. La série des nids rouges sur fond noir, aux occupants toujours absents, signe à la fois le commencement de la vie et la quête d’un lieu où continuer à se nicher. Ces nids aussi figuratifs qu’abstraits se donnent à voir comme une métaphore du vivant, en ce qu’ils sont des espaces pour l’accueillir, fabriqués dans la nature à cet effet par leurs créateurs, en même temps que les linéaments aux textures vivantes semblent les traces d’une autre vie. Des nids-organes, des nids-végétaux, des nids comme des cœurs où pulserait la vie. Comme si le visible et l’invisible se trouvaient loger ensemble dans ce geste de peindre des traits, prolongeant le corps de l’artiste, sa respiration, pour certes donner forme à des nids, mais aussi à leur matière intérieure vivante et aux variations infinies de les tisser. D’où la série. Des tissages de nids comme autant de linéaments de vies plurielles, ou le tissage d’un nid unique, aux formes et textures qui selon les temps varient. Et de comment on le regarde. Des nids-corps ou nicher son corps de l’oiseau à l’homme. Le nid toujours à recommencer ?
Revue Skhloe
Octobre 2014
